Un newsgame au banc d’essai : « Cutthroat Capitalism »

Cet article est la traduction française d’un billet écrit par Michael Abbot, que vous pouvez consulter en langue anglaise sur son blog : The Brainy Gamer. Michael Abbot est « Associate Professor of Theater and Department Chair » au Wabash College. Ces articles sur le jeu vidéo sont appréciés par la petite communauté des chercheurs du domaine des « game studies ».

Dans le premier chapitre de leur livre, « Newsgames : le journalisme en jeu », les co-auteurs Ian Bogost, Simon Ferrari, et Bobby Schweizer décrivent le jeu « Cutthroat Capitalism » et rappellent que ses origines sont à chercher dans un article du magazine Wired de 2009. Dans l’article « Cutthroat Capitalism », c’est une analyse économique de l’activité des pirates somaliens dans le golfe d’Aden qui est présentée, avec des pages riches en couleur et pleine d’infographies, de graphiques et de diagrammes (dont beaucoup s’inspirent du courant « pixel art 8-bit ») décrivant la dimension économique des rançons que les pirates exigent dans la région.

« Cutthroat Capitalism », le jeu, met le joueur aux commandes d’un navire pirate, chargé de 50.000 dollars en provenance des chefs tribaux et d’autres investisseurs. Votre travail consiste à guider votre équipage de pirates à travers des raids dans et autour du golfe d’Aden, à travers des attaques et des abordages, et à négocier avec succès une rançon. « Le jeu », disent les auteurs de Newsgames, « simule de manière efficiente les mécanismes de la capture et de la négociation, et fait une bonne synthèse des principes de l’article de Wired en une expérience plutôt qu’une description ».

Bogost, Ferrari et Schweizer citent « Cutthroat Capitalism » comme étant un exemple parfait des thèses de leur livre « Newsgame » : un jeu bien conçu peut permettre aux joueurs de mieux comprendre des événements complexes en les vivant de manière virtuelle. Jouer à « Cutthroat Capitalism » expose de manière interactive les joueurs à un système complexe à l’œuvre dans ce type de faits divers. Plus important encore pour l’avenir du journalisme, il intègre « un artefact médiatique nouveau et différent » dans le flux plus large du travail journalistique qui en enrichit l’expérience pour le lecteur. Les versions imprimées et numériques de l’histoire se complètent et s’enrichissent mutuellement. « Newsgames » pose en principe que le bon journalisme doit « adopter de nouvelles manières de penser le traitement de l’actualité » qui incluent de telles ressources interactives. Les newsgames ne vont pas sauver le monde ou ressusciter le journalisme traditionnel, mais les auteurs estiment « qu’ils représentent une opportunité réelle et durable pour aider les citoyens à former leur opinion et à prendre des décisions ».

En tant que professeur, je suis intrigué par la thèse principale de « Newsgames » : peut-on atteindre les objectifs potentiels que les auteurs défendent ? Peut-on vraiment améliorer, avec les newsgames, le journalisme traditionnel de façon significative? J’ai décidé d’en mettre un à l’essai et voir par moi-même.

J’ai donné à un groupe de huit étudiants la mission suivante :

  • « Consultez quatre médias d’information (un journal, un site web ou un blog, un magazine imprimé, et une chaîne de télévision) et apprenez tout ce que vous pouvez sur l’activité des pirates somaliens dans le Golfe d’Aden depuis 2007. Faites de votre mieux pour répondre aux questions « qui/quoi/où/quand/pourquoi » en rapport avec cette histoire en cours en vous fondant sur les sources que vous choisirez. On ne vous demande pas un projet de recherche, ni une note de synthèse en vue d’une évaluation. Votre objectif doit être de vous familiariser avec l’histoire afin d’en discuter de manière réfléchie et afin de pouvoir émettre des arguments éclairés à ce sujet avec vos camarades de classe. »

Les étudiants se sont reposé sur un stock de pourvoyeurs d’informations (New York Times, CNN, Al Jazeera, Fox News, Mother Jones, Reuters, The National Review, Wikipedia, The Huffington Post – entre autres). Dès le départ, ils ont essayé de comprendre l’histoire sous plusieurs angles. Ils ont recueilli des articles publiés, des entrevues avec des représentants du gouvernement et avec des pirates somaliens, des éditoriaux, des frises infographiques, et d’autres documents pertinents.

Lorsque nous nous sommes rassemblés pour discuter de ce qu’ils avaient appris, il est devenu clair qu’ils étaient désireux de parler de la question et prêt à y réfléchir attentivement. Nous avons eu une conversation fructueuse : des étudiants ont exprimé une certaine compassion pour les pirates, tandis que d’autres ont préconisé une répression militaire. Le débat a permis en particulier de leurs ouvrir les yeux sur la détresse de la Somalie en tant qu’Etat ravagé par la guerre – l’un des plus pauvres et des plus violents dans le monde – et sur une histoire dont, malheureusement, aucun de ces étudiants n’avaient entendu parler.

Vers la fin de notre réunion, je leur ai montré le site web « Cutthroat Capitalism » et je leur ai demandé de rentrer à la maison, d’y jouer pendant une heure ou deux, et après de laisser leurs réactions sur notre forum de classe en ligne. Je ne leur ai donné aucune instruction ou explications supplémentaires, si ce n’est de garder à l’esprit que ma demande était pertinente par rapport à notre conversation. Dans le forum, je leur ai proposé de répondre à cette question :

  • « Après avoir joué à « Cutthroat Capitalism », diriez-vous que l’expérience a modifié ou enrichi votre réflexion sur la question de la piraterie en Somalie? Si oui, comment ? Si non, essayez d’expliquer comment le jeu aurait pu être plus efficace. Je n’ai aucun intérêt à savoir si vous aimez ou n’aimez pas le jeu, donc s’il vous plaît n’hésitez pas à être franc dans vos réponses. »

Voici une sélection de commentaires postés sur le forum:

  • « Il ne m’était pas venu à l’esprit que quand vous gagnez une rançon vous avez à partager la somme avec les Aînés et avec les forces de sécurité somaliennes. En plus, vous avez à rembourser vos bailleurs de fonds, alors quand vous gagnez une rançon de deux millions de dollars, il ne vous en reste qu’un quart à partager avec votre équipage. … Je dirais que le jeu permet d’éclairer cette problématique car il fait réfléchir sur la façon dont ces gars prennent une décision. »
  • « Il y a tellement de navires dans la zone que vous ne pouvez cibler qu’une petite fraction d’entre eux, et c’est parfois difficile de les intercepter. Les médias d’information ne traitent pas cette partie de l’histoire. Vous devez déterminer quels types de navires attaquer, et certains peuvent vous échapper, et certains n’ont pas vraiment beaucoup d’argent ou de marchandises, alors vous perdez votre temps avec eux … Le jeu rend plus évident le fait que ces pirates ne sont que de petits bateaux dans un grand océan plein d’autres bateaux, et les chances sont minces pour que vous deveniez leur cible, alors pourquoi ne pas tenter votre chance. »
  • « Le jeu est trop facile, ce qui m’a fait sentir qu’il n’est pas réaliste, mais les statistiques que nous avons vu montre que la plupart des pirates réussissent leur coup, alors peut-être qu’il n’est pas si éloigné de la réalité que cela.Vous pouvez gagner à chaque fois si vous exigez une faible quantité d’argent et si vous traitez bien les captifs. C’est l’une des histoires que nous avons lu à propos d’un pirate qui procédait ainsi depuis des années et ne se faisait jamais prendre, il gagne en gardant cette même stratégie. Il s’agit essentiellement d’un mec sympa qui traite tout le monde bien et reçoit beaucoup de petites rançons qui se transforment en gros pactole. Dans le journal, on avait l’impression qu’ils glorifiaient le gars, mais le jeu montre comment sa stratégie fonctionne, donc je pense qu’il est seulement pragmatique, après tout. Il s’agit simplement d’un bon commerçant. »
  • « Pour les personnes qui sont victimes des pirates, ce n’est pas un jeu … « Cutthroat Capitalism » fait un excellent travail en expliquant comment négocient les pirates et les paramètres de cette négociation. En ce sens, la réponse à « est-ce que ça enrichit ma façon de penser ? », c’est oui. Mais cela me dérange parce que je ne pense pas que la question de la piraterie en Somalie devrait être présentée comme un jeu. Il en donne une vision réductrice. »

Ces réponses et d’autres me font penser que Bogost, Ferrari, et Schwiezer sont sur une piste importante avec les newsgames. Mes élèves ont clairement répondu en indiquant un gain dans la profondeur de leur réflexion sur la question de la piraterie somalienne, bénéfice apporté par leur expérience interactive avec le jeu. Mes entretiens en tête-à-tête avec plusieurs d’entre eux confirment cette impression. « Cutthroat Capitalism » ne fait qu’effleurer la surface de cette question à propos de la façon dont les jeux peuvent augmenter ou améliorer le journalisme traditionnel, selon Bogost, Ferrari, et Schwiezer. Cet article modeste ne parvient pas à transmettre toute l’étendue de la vision qu’ils ont développée dans « Newsgames ». Mais j’espère que, grâce à ce test, il est possible de discerner une preuve d’efficience dans ce concept en construction de newsgames.

Ian Bogost est peut-être le plus important des critiques du jeu vidéo et des chercheurs en jeu vidéo du monde, et « Newsgames » est sa contribution la plus utile jusqu’à présent. Si nous sommes intéressés par la découverte de la manière dont le jeu vidéo peut apporter du positif dans notre monde, Ian Bogost et ses co-auteurs ont proposé ici une voie dynamique durable pour y arriver.

Je remercie Michael Abbot (cf. photo à gauche) qui m’a donné l’autorisation de traduire et de publier son article et je vous conseille de lire le livre « Newsgames : Journalism at Play » dont cet article révèle la pertinence, pertinence que seule la lecture du livre vous permettra d’apprécier pleinement. Vous pouvez également consulter le blog de Ian Bogost.

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